13/11/2008

Petit essai sur les notions d'interdépendance, autarcie, auto-subsistance, autonomie et solidarité

IMG_5771.JPGDans le précédent billet j'avais développé l'idée que notre civilisation pourrait connaître un retour à des pratiques plus "néolithiques" à savoir un mélange de modes de vie urbains et ruraux (jardinage, cueillette, glanage, etc au sein même d'un mode de vie moderne).

Je suis par conséquent particulièrement attentif aux développements de la crise actuelle. Je devrais dire plutôt des "crises". Car on part d'une crise financière mais qui sait où un phénomène d'origine apparemment financière (ou immobilière, boursière... bref je suis un peu perdu) ne va pas nous mener ? J'imagine pour les populations des pays dits développés des temps très durs comparativement à l'ère d'abondance matérielle dans laquelle nos parents et nous-mêmes avons pris l'habitude de vivre.

J'avais aussi évoqué les notions d'autarcie et d'auto-subsistance. Voici quelques éclaircissements sur les idées que j'avais à l'esprit dans le précédent billet.

Le mode de fonctionnement de nos sociétés basé sur la spécialisation des activités économiques a généré au fur et à mesure du développement du système économique dominant (le capitalisme et le marché libre) une forte interdépendance des acteurs économiques entre eux.

Au niveau des régions du monde cela s'est traduit par le fait qu'un pays disposant d'une grande quantité d'une ressource donnée - par exemple, les hydrocarbures, la banane, le café ou le blé - a eu tendance à se spécialiser dans la production et l'exportation de la ressource la plus abondante et la plus facile à exploiter sur place.

Pour faire bref, la recherche de la rationalité (le rapport entre les bénéfices obtenus  et le coût ou l'énergie mis en oeuvre pour produire la ressource) a induit qu'il serait plus avantageux pour le pays de se spécialiser dans un type de production plutôt que de se diversifier dans plusieurs ressources. Les économistes définissent ce raisonnement comme la division du travail.

Pour illustrer mon affirmation, la Côte d'Ivoire, par exemple, s'est (volontairement ou poussée par des influences externes - mais cela est un sujet en soi qui mérite d'être traité également mais dans une discussion distincte) spécialisée dans la production d'ananas, bananes, cacao ou café, etc. qu'elle exporte dans le monde entier. Ces activités génèrent une grande partie de ses ressources financières. Paradoxalement, alors qu'elle est un pays fortement agricole les cultures vivrières (c'est à dire celles qui permettent la subsistance et l'autonomie alimentaire d'un pays) ne sont qu'un appoint dans son économie. Cette spécialisation induit que le pays ne parvient pas à couvrir ses besoins alimentaires bien que ses productions phares génèrent une grande part de ses ressources financières. La Côte d'Ivoire est contrainte d'importer des biens alimentaires alors qu'elle est un pays traditionnellement agricole. On peut affirmer sans risque qu'à certains égards ce pays n'est pas indépendant.

Il en est ainsi d'une grande majorité de pays : ils sont interdépendants.

Cette situation de dépendance croisée a des avantages économiques certains (maximisation de ressources financières qui permettent d'acquérir ce que le pays ne produit pas) mais pose pas mal de problèmes en cas de crise ou de pénurie. En effet, que se passe t-il si une ressource vitale (nourriture, énergie, biens d'équipement, matières premières...) produite par d'autres vient à manquer ou que son prix s'envole ? Et bien, le pays est en situation de forte dépendance extérieure et se prive d'une certaine façon de degrés de liberté avec des risques importants de troubles politiques, sanitaires et sociaux.

Les pays développés sont tout aussi concernés par cette dépendance. Ainsi, les pays dits industrialisés se sont eux aussi spécialisés. A la grande différence des pays en voie de développement (on dit maintenant "émergents") , les pays du Nord se sont plutôt spécialisés dans des productions peu vitales (technologie, services, biens d'équipement, luxe, etc.) tandis qu'ils sont restés pour la plupart indépendants en ce qui concerne l'alimentation. C'est une stratégie prudente. Il faut dire qu'ils en ont les moyens (géographiques, politiques, technologiques voire géo-politiques).

Ainsi au niveau mondial nous obtenons des spécialisations économiques régionales en fonction de l'abondance d'une ressource ou d'une compétence donnée avec ce sentiment que certaines régions imposent à d'autres régions leurs degrés de liberté et d'indépendance.

Maintenant, ce qui se passe au niveau d'un pays peut très bien se produire au sein même d'une population dans le pays. Ce phénomène de spécialisation se décline ainsi dans un pays : une catégorie de population va se spécialiser dans un type d'activité ou dans un secteur donné : produire, exploiter, conseiller, vendre, diriger... Chacun de nous tire ses moyens de subsistance d'un nombre d'activités somme toute restreint.

Que se passe t-il à votre avis pour une personne spécialisée dans l'activité de vente si les clients restreignent leur consommation ou changent de fournisseur ? La réponse est simple : baisse de son revenu, perte d'emploi. La suite n'est pas compliquée à imaginer.

Ce fonctionnement spécialisé des sociétés créé donc de fortes interdépendances entre les différents acteurs qui la composent et génère des risques importants au niveau individuel en cas de crise. C'est à dire lorsque la chaîne vertueuse de l'interdépendance économique est rompue.

Comprenons-nous bien, je ne rejette pas le fonctionnement de ces principes. En revanche, n'aimant pas dépendre à 100% des autres et a fortiori d'un "mode de fonctionnement ou système" je me fais la réflexion qu'en matière de stratégie de vie à mon échelle individuelle, j'ai intérêt à disposer de plusieurs compétences qui me permettent d'augmenter ou du moins de préserver un maximum de degrés de liberté.

Je cite quelques exemples. J'ai et par extension "nous" avons intérêt à maîtriser au maximum quelques domaines de vie de base sans dépendre des autres tels :

  • nous procurer quotidiennement une alimentation diversifiée et équilibrée,
  • préserver notre santé, mon hygiène même si je sais par expérience que nous ne sommes hélas pas tous logés à la même enseigne,
  • détenir notre propre logement ou un terrain si possible cultivable afin d'y construire son habitation associé à un jardin vivrier, l'entretenir et assurer un confort minimal pour ne pas grelotter six mois par an sous nos latitudes.


C'est notre partie "animale" qui exige cela même si le fait de fonctionner en société nous permet de limiter nos besoins animaux impérieux. Et oui, l'être humain est AUSSI un animal (mais pas que...). Il serait vain de le nier. Notez bien que je comprends qu'on puisse être en désaccord avec le point de vue développé dans ce billet. Mais nous pouvons en parler.

Alors bien sûr, même s'il n'est pas complètement impossible d'imaginer sécuriser ces domaines de vie (en France nous sommes plutôt nombreux à réussir ce défi), encore faut-il parallèlement développer les savoir-faire et talents associés : jardiner, bricoler, se soigner pour les maux les moins graves, entretenir de bonnes relations avec autrui, etc. sans quoi nous sommes complètement dépendants d'autrui.

Si nous parvenons au niveau individuel à ces quelques objectifs qui peuvent sembler tellement évidents, je considère que chacun de nous se donne de sérieux moyens de ne pas dépendre d'un mode de vie ou d'un système qui nous est finalement imposé par d'autres ou pire par un "système" qui se traduit par une interdépendance forcée !

Je me doute bien que mon point de vue est une pure utopie (peut-être même une fixation maladive) et que toute vie sociale est faite d'interdépendances. Dans ma représentation d'un monde idéal, si j'en avais les moyens, je privilégierais non pas un type de relations faites d'interdépendances mais plutôt de solidarités. La différence entre interdépendance et solidarité ? Tout simplement dans le second cas il s'agit, d'une part d'une dépendance librement consentie avec la possibilité de s'en libérer en cas de crise ou si le contrat "moral" est rompu et, d'autre part, d'un mode de relation fondé sur la générosité et l'entraide également librement consentis. Or, actuellement, cette interdépendance nous est imposée.

Pour préserver donc un maximum de degrés de liberté, je réfléchis à adjoindre à mes compétences de vie et professionnelles actuelles un éventail d'autres talents et atouts plus en rapport avec les bases de la vie comme évoqué plus haut : disposer de mon propre toit, savoir bricoler, jardiner, entretenir de bonnes relations avec les autres (être solidaire et apprendre à partager donc), rendre heureux mes proches et mon entourage...

Cela passe peut-être par introduire dans ma vie un soupçon d'autarcie et d'autosuffisance c'est à dire se suffire à soi/nous-même(s) pour des domaines de vie clés. L'alternative étant une totale interdépendance imposée par un vaste système dont personne n'a véritablement la maîtrise ni la vision.

Pour lever tout malentendu, il ne s'agit pas de se fermer au monde extérieur car dans une société humaine maintenant mondialisée les échanges avec l'extérieur ne sont pas une menace mais un prodigieux atout pour s'enrichir mutuellement.

Toutefois, être ouvert aux autres (cela vaut aussi bien pour un pays que pour un individu) n'est pas en opposition avec le fait de disposer d'un maximum de compétences et d'atouts pour augmenter sa propre liberté. Cela passe probablement par associer à un mode de vie fait d'interdépendances un mode de vie permettant parallèlement plus d'autonomie à travers un peu d'autarcie et d'auto-subsistance, dans la mesure du possible.

Et vous, quel est votre avis au sujet de cette utopie ?


NB 1 : il serait utile de ré-étudier ces phénomènes de déséquilibres à la lumière de quelques économistes classiques (Adam Smith, Karl Marx, Keynes) et voir s'il n'y a pas des enseignements utiles à en retirer dans le cadre d'une stratégie de vie individuelle par rapport aux évolutions et évènements du monde actuel.

NB 2 : chacun de vous peut retrouver aisément sur Internet (Wikipedia, par exemple) les diverses définitions des concepts présentés dans ce billet.

Commentaires

Désolé nous n’avons pas trouvé d’autre moyen de vous joindre que les commentaires.
A la lecture de S'installer et vivre à la campagne , nous avons visiblement les mêmes affinités environnementales. Comme tous nous tentons d’émerger de la jungle du web, pour paradoxalement y faire notre trou et nous souhaiterions vous faire découvrir notre blog éthique, équitable, écolo et nous l’espérons durable. Plutôt que de vous faire un grand discours sur notre façon de voir et de traiter ces thèmes, nous adorerions que vous consacriez quelques secondes de votre temps à faire un coup de surf sur www.neoplanete.eu et plus si affinités.
En espérant avoir attiré votre attention sans trop vous avoir fait perdre de temps, nous vous remercions par avance de votre visite…

Néoplanète

Ecrit par : Patrick campion | 12/12/2008

Bonjour,
Je suis Karine Chevalier journaliste pour une nouvelle émission "tout quitter pour changer de vie" diffusée sur France 2 et présentée par Jean-Luc Delarue.
Pour cette troisième émission, nous souhaitons réaliser un reportage de quelques jours d'une famille qui en a assez du stress de la vie citadine, et qui va dans le mois en cours (ou qui vient tout juste) de commencer une nouvelle vie à la campagne.
Je me permets de vous envoyer ce message car vous pouvez peut-être m'aider à entrer en contact avec des personnes concernées.
Si vous désirez davantage d'informations, vous pouvez me contacter au 01.53.84.29.56
Je vous remercie par avance pour votre précieuse aide.
Cordialement
Karine Chevalier
kchevalier@reservoir-prod.fr

Ecrit par : chevalier | 08/01/2009

Bonjour,

Félicitations pour ce message clair et mesuré. Je partage en grande partie votre point de vue.
Je pense que notre société d'interdépendance nous place dans une position potentiellement dangereuse.
Si la chaine d'interdépendance vient à se rompre en 1 point (accident de la vie, accident climatique, crise économique, ... ), alors notre monde de vie s'écroule de très haut.
J'habites personnellement dans un immeuble. Imaginons, une période de froid intense sur l'europe, une forte consommation électrique, ... et malheureusement la rupture d'un cable haute-tension (neige et vent)... surchage du réseau au niveau européen ... coupure électrique dans de vastes zones (surchauffe des transformateurs). Personnellement, je perds d'un coup ... le chauffage (plus de circulateur), l'eau-chaude, mes plaques électriques de cuisson ... et tous mes appareils électriques. Et je ne peux plus assurer mes besoins vitaux de survie. Il ne faudra pas compter sur les secours, si le problème arrive au niveau d'une grande ville ou d'un département.
Cet exemple de l'énergie électrique peut s'étendre à la majorité des domaines de la vie.
Ma vision d'une vie stable s'oriente vers un mode de vie quasi-autonome pour la plupart de mes besoins vitaux (logement, chauffage, alimentaire, santé, transport, économique ...). Ce mode de vie assure une grande sécurité. Les liens sont alors plus basés sur la solidarité concernant les besoins vitaux. Si tout va bien on peut aussi profiter de certains liens de dépendance dans des domaines non vitaux.

Je pense qu'il est dangereux que notre besoins vitaux soient basés sur l'interdépendance. En cas de problème, on risque rapidement l'émeute.

A plaisir de vous lire.

Camille

Ecrit par : camille | 13/01/2009

Bonjour Camille,
Merci pour votre point de vue sur l'interdépendance. Je ne puis rien ajouter à vos propos tellement ils entrent en résonance avec ceux de mon billet.
Votre exemple en immeuble illustre parfaitement une situation d'enchainement et d'inter-dépendance forcée.

La solidarité est la en effet la meilleure alternative à la dépendance subie.

Cela passe sans doute par un choix de vie proche de l'idée de "simplicité volontaire".

Bonne continuation. Vous êtes la bienvenue pour témogner dans ce blog.

Ecrit par : HK | 13/01/2009

Bonjour,

Assurément ce thème de l'auto-suffisance est dans le vent.

Nous proposons un réseau social mi-fun, mi-sérieux consacré à l'autarcie. On peut y créer un blog pour raconter ses projets ou ses expériences autarciques et trouver des informations pratiques, des idées et des conseils pour ceux qui ne veulent plus compter que sur eux-mêmes...

C'est ici : http://vivre-en-autarcie.com

Vous êtes les bienvenus
Amicalement

Ecrit par : tautavel | 11/03/2009

apred une grosse cepression, et un divorce je veux changer de vie j ai besoin de nature et j ai pas d argent voici mon tel 0628688105 merci je sais tout faire et je suis volontaire

Ecrit par : dray | 05/04/2009

le collectif ville campagne travaille pour le développement des activités en milieu rural et accompagne les politiques d'accueil et l'installation de porteurs de projet à la campagne.
nous suivons régulièrement votre blog!
nous avons vu que vous aviez en lien Projets en Campagne, la manifestation que nous co-organisons tous les 2 ans à Limoges. Serait-il possible de mettre en lien également www:installation-campagne:fr, le site portail de l'installation en milieu rural ?
cordialement,

Ecrit par : collectif ville campagne | 27/07/2009

Toutes vos questions sont également les miennes.

Je serai ravie de partager cette discussion à une autre échelle que celle du pur aspect pratique: notre interdépendance étant inévitable (ex.une année d'orages et de grêle peut ruiner notre potager en moins de 2 nuits...), nous devons penser à nos relations les uns avec les autres comme nécessaire, car l'auto-suffisance mène à la fois à l'égoïsme mais aussi à....l'insuffisance (si je n'ai pas de blé pour faire mon pain,ilva bien falloir que j'en demande à quelqu'un d'autre)...

Ecrit par : POSSINOU | 09/08/2009

Je suis tout a fait en phase avec vos propos
Je crois que ce qui nous est imposé c'est la division et la spécialisation du travail. Evidemment cela nous rend plus productifs. Mais nous sommes beaucoup moins libres puisque nous perdons toute capacité à nous assumer nous meme (aliènation)

Ecrit par : Jean-Christophe | 29/09/2009

Je suis tout a fait en phase avec vos propos
Je crois que ce qui nous est imposé c'est la division et la spécialisation du travail. Evidemment cela nous rend plus productifs. Mais nous sommes beaucoup moins libres puisque nous perdons toute capacité à nous assumer nous meme (aliènation)

Ecrit par : Jean-Christophe | 29/09/2009

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